VIOLENCES
UN : Ah, mon vieux, je te l’attrape par les cheveux et rhan ! je te lui refile un grand coup de genou dans le bide, il avait pas plutôt fait ouf que le voilà par terre. Chic, que je me dis – y avait des travaux, c’était du goudron frais, et quand je dis frais, je t’en fiche qu’il était frais, tellement frais, qu’il était, qu’il était fumant –, alors je te lui saute dessus, je te lui prends sa tête à pleines mains, et floc ! Je te lui enfonce son nez dans le goudron ! Tiens, mon bonhomme, je lui dis, connais-toi toi-même ! Si t’as jamais vu ta petite figure d’andouille, tiens, je te vas te l’imprimer en creux dans le trottoir. Ah, mais c’était pas fini. À peine il avait décollé sa tête de dedans le goudron, le voilà-t-il pas qui me fait : ouin ouin ! Qu’est-ce qu’il y a, je lui dis, t’en veux encore ? Je te prends un de ces pavés qui pesait bien ses huit kilos, ah mon vieux ! V’là sa femme qui arrive, heureusement ! Elle me le retire des mains – je l’aurais fini.
DEUX : Ça fait tout de même plaisir de manger des fraises, hein ? Elles sont bonnes cette année.
UN : Oui. Passez-moi le sucre en poudre.
DEUX : Je ne savais pas que vous étiez comme ça. UN : Ben vous voyez, je suis comme ça. Faut pas qu’on m’embête.
DEUX : On ne croirait pas, à vous voir. Vous avez l’air plutôt gentil.
UN : Oui, mais faut pas qu’on m’embête.
DEUX : Dites donc, ne remettez pas des fraises comme ça dans le plat. Vous avez mordu dedans. C’est pas propre.
UN : Vous êtes sûr que c’est moi ? Ça m’étonne.
DEUX : Dites tout de suite que c’est moi.
UN : Vous fâchez pas. Si j’ai mordu dedans, rendez-la-moi.
DEUX : Dommage, elle est bien belle. Tenez. Parce que vous donnez plutôt l’impression d’une bonne pâte. Oui, vous faites un peu nouille.
UN : Faut pas se fier aux apparences. Ah ben, je sais pourquoi je l’avais laissée de côté ! Elle a le goût de moisi.
DEUX : Alors, laissez-la dans votre assiette. Passez-moi le sucre en poudre.
UN : Attention, il y en a plus beaucoup.
DEUX : Moi, je vous dirai que je n’aime pas beaucoup ça, en général.
UN : Les fraises ?
DEUX : Non, les violences.
UN : Oh, c’était pas vraiment des violences.
DEUX : Ah, si.
UN : Je n’aurais pas dû vous raconter ça. Vous n’êtes pas un tempérament à comprendre les conduites impulsives. La virilité, au fond, c’est pas votre affaire. L’énergie tout ça… Vous, vous êtes un tendre.
DEUX : Oui, la tendresse, j’aime bien.
UN : Y a qu’à regarder ce que vous mettez comme sucre en poudre sur vos fraises. Ça, c’est une indication.
DEUX : J’en mets pas plus que vous.
UN : Non, mais y a la manière. Vous, vous le mettez dessus, vous saupoudrez, comme on dit. Moi, le sucre, je le mets sur le bord de mon assiette, et regardez comment je fais, la fraise : crac, et crac, je l’écrase dans le sucre.
DEUX : C’est idiot, vous perdez du jus.
UN : Oui, mais psychologiquement, ça me fait du bien. Ça libère mon agressivité.
DEUX : Moi, j’aime trop les fraises pour la libérer dessus, mon agressivité.
UN : C’est parce que c’est une agressivité de rien du tout, votre agressivité. C’est parce que vous êtes mou.
DEUX : C’est vrai. J’aime bien être mou. Je trouve que quand on est mou, on a plus de plaisir à vivre que quand on est dur. Ainsi, quand je mange des fraises, je crois que ça me gâterait mon plaisir, si j’étais de mauvaise humeur. Prenez-la, prenez-la, on va pas se disputer pour une pauvre fraise de rien du tout.
UN : Non, non, la dernière fraise, ça se tire à pile ou face. Attendez, je crois que j’ai une pièce de dix francs.
DEUX : Mais faut pas qu’on m’embête.
UN : Pile, ou face ?
DEUX : Pile. Je suis gentil, mais faut pas qu’on m’embête.
UN : Elle est à moi.
DEUX : Il va falloir que je vous montre quelque chose.
UN : Passez-moi le sucre en poudre.
DEUX : Finissez-le. Parce que je suis bien content que vous m’ayez raconté ça. Je ne me doutais pas du tout que vous aviez du caractère.
UN : Oui, n’est-ce pas ? C’est ça qu’on appelle avoir du caractère ?…
DEUX : Oui. Et alors, je vais vous dire une chose qui va bien vous étonner : moi aussi, j’en ai, du caractère.
UN : Mais non. Saleté, va.
DEUX : Comment, saleté ?
UN : Non, c’est pas à vous que je dis ça. C’est à la fraise. Naturellement, elle a le goût de moisi.
DEUX : Ce n’est pas qu’elle a le goût de moisi, c’est qu’en effet, et ça je l’avais remarqué, c’est une fraise moisie. C’est d’ailleurs pour ça que je l’avais laissée dans le plat.
UN : Je ne savais pas que vous étiez sournois.
DEUX : Ah mais si… Si, je suis sournois. C’est pour ça que vous ne pouvez pas vous en rendre compte, que j’ai du caractère. Je le dissimule.
UN : Mais non, vous n’avez pas de caractère. Vous me dites ça pour faire le malin. Faudrait pas que je vous demande des preuves.
DEUX : Justement, il faut que je vous montre quelque chose. Tenez, vous avez combien de fraises moisies dans votre assiette.
UN : Pourquoi ?
DEUX : Mettez-les dans le cendrier, avec les miennes.
UN : Qu’est-ce que vous voulez en faire ?
DEUX : Venez voir. Je ne vous ai jamais ouvert ce petit placard, dans le mur, hein ?
UN : Non.
DEUX : Alors, je compte sur vous pour n’en parler à personne, surtout pas à ma femme.
UN : Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
DEUX : Vous connaissez Le Crépuscule du soir ?
UN : Comment, le crépuscule du soir…
DEUX : Oui, y a un journal qui s’appelle Le Crépuscule du soir.
UN : Ah oui !… Oh, c’est pas vraiment un journal.
DEUX : Non, c’est plutôt quelque chose qui fait semblant d’être un journal. En réalité, c’est du papier. C’est le syndicat des poissonniers de la région parisienne qui commandite ça. C’est imprimé, mais c’est du papier spécial pour emballer le merlan.
UN : Y a des gens qui l’achètent, pourtant.
DEUX : Parce qu’ils ne savent pas. Enfin, n’empêche qu’il y avait un gars qui faisait semblant de faire des critiques, dans ce papier qui fait semblant d’être un journal.
UN : Oui. Cinq, il s’appelait. Pas Georges, bien sûr. Un autre Cinq, je ne sais plus son prénom.
DEUX : Eh bien, du temps où on faisait du théâtre, vous vous rappelez ?
UN : Je pense bien. C’était une vraie pourriture. Chaque semaine, oui, dans le Crépuscule, il faisait une critique pour dire qu’il n’était pas venu nous voir, parce qu’on était trop mauvais.
DEUX : Oui. Eh bien maintenant, c’est fini. Il fait plus semblant d’écrire dans Le Crépuscule du soir.
UN : Pourquoi me parlez-vous de ce Cinq ? Je ne vois pas le rapport avec vos fraises moisies.
DEUX : Si. Les fraises moisies, c’est une petite gentillesse que je lui fais, à Cinq.
UN : Vous allez les lui envoyer ?
DEUX : Non, je vais les lui donner. Il est là.
UN : Cinq ?
DEUX : Oui, dans mon petit placard.
UN : C’est pas vrai !… Ouvrez…
DEUX : Tenez, voilà la clef. Ouvrez vous-même. Vous allez voir comment qu’il va les engloutir, mes fraises moisies. Il n’a pas mangé depuis trois jours.
UN : Oh ! La sale tête. Vous êtes sûr que c’est Cinq ?
DEUX : Oui. Je l’ai capturé au moment où il sortait de sa maison d’édition, avec son livre sous le bras. Un livre sur l’Histoire des dérèglements sexuels dans la Rome antique.
UN : Eh bien vous voyez, vraiment, je n’aurais jamais cru qu’il avait l’air si bête.
DEUX : Je l’ai dans mon placard depuis une semaine. Il commence à changer. Il avait l’air encore bien plus bête, quand il est entré.
UN : Qu’est-ce que vous lui faites ?
DEUX : Rien. Je l’ai mis dans le plâtre, vous voyez, jusqu’à mi-corps. Comme ça il ne crâne plus. Et puis alors, comme torture, je lui ai donné du papier et de l’encre, et je l’oblige à recopier un à un tous ses livres.
Et faut que ce soit lisible ! hein ? mon petit toto, comment ça va-t-il ? Hein, mon petit bichon… Regardez donc, l’œil qu’il me fait, si on dirait pas qu’il comprend. Dis, mon petit minet, qui c’est qui va faire miam, miam, hein ? C’est bon, ça, les fraises. Tu feras bien attention de pas avaler les mégots qui sont avec… Dommage qu’il cause plus.
UN : Vous allez le garder longtemps ?
DEUX : Je ne sais pas. Jusqu’à ce que je n’aie plus de rancune.
UN : Et quand vous n’aurez plus de rancune ?…
DEUX : Eh ben, je tirerai la chasse d’eau. C’est un placard que j’ai aménagé spécialement. Il communique avec le vide-ordures.
UN : Regardez donc comme il a faim. Il mange les queues avec !
DEUX : Surtout ne le dites pas.
UN : Ah ben ! ça ! J’étais loin de me douter que vous aviez un caractère comme ça. Vous avez l’air tellement gentil, et doux. Une vraie nouille.
DEUX : Eh bien oui, mais vous voyez, ce qu’il y a, c’est que je suis sournois.
UN : Après tout, hein ? Il avait qu’à pas commencer. Non mais regardez ! Regardez-moi ça ! Ah le dégoûtant ! Voilà qu’il mange les mégots !
DEUX : Oui. C’est pas joli joli. Je crois que demain ou après-demain, je vais tirer la chasse d’eau, parce que je l’ai assez vu.